Résumé
Introduction
Dans l’Union Européenne, plus de 600 additifs sont autorisés
dans la fabrication des produits à base de tabac, ceci dans un cadre
législatif extrêmement flou et fortement décentralisé.
Bien que les additifs du tabac soient en général contrôlés
quant à leur toxicité directe, il n’y a pour ainsi dire
aucun contrôle ni évaluation de l’impact de ces additifs
sur les comportements tabagiques, ou sur d’autres conséquences
néfastes éventuelles. Si l’ajout d’une petite quantité d’une
substance relativement inoffensive rend le tabac plus addictif, ou rend l’initiation
au tabagisme plus facile, ou facilite la poursuite de la consommation de tabac,
cette substance, parce qu’elle conduit d’une manière ou
d’une autre à fumer davantage, est susceptible de provoquer des
dégâts importants. En effet, une telle augmentation de la consommation
de tabac accroît l’exposition à plus des 4000 substances
chimiques contenues dans la fumée, dont certaines sont hautement toxiques
et cancérigènes. Si l’on considère que plus de 500'000
personnes meurent de manière prématurée chaque année
dans l’Union Européenne des suites de maladies dues au tabac,
un simple changement de 1% dans la consommation du tabac dû à l’emploi
d’additifs aurait des conséquences sanitaires très importantes,
se traduisant par la perte de dizaines de milliers de vies tous les ans. C’est
pour cette raison que la question des additifs du tabac devrait être
considérée comme un enjeu majeur de santé publique.
Sources
Ce rapport puise dans des données contenues dans des documents internes
de l’industrie du tabac et qui sont entrés dans le domaine public
lors des récentes actions en justice aux Etats-Unis. Ces documents sont
accessibles sur l’Internet ou dans les archives de British American Tobacco à Guilford,
au Royaume Uni. Ce rapport évoque également les avis des différents
comités de conseil scientifique du gouvernement britannique) depuis
1971, ce qui permet de constater que le problème est reconnuet fait
débat, depuis plus de 30 ans.
Quelles marques, quels additifs ?
Bien que 600 additifs soient autorisés dans les produits à base
de tabac, seuls les fabricants sont en mesure de préciser quels additifs
sont utilisés et dans quelles marques. Ni le gouvernement [britannique]
ni la Commission Européenne, qui portent la responsabilité de
la réglementation en matière de produits à base de tabac,
ne possèdent ces informations, et ils n’ont pas davantage autorité pour
les obtenir.
Constats du rapport
La plupart des additifs ne sont pas nécessaires, et peu ont été utilisés
avant 1970. Le but de ce rapport est de sensibiliser sur l’impact des
additifs sur les comportements tabagiques. Les constats de ce rapport font
penser que les enjeux sont réels, et qu’il faut une vigilance
accrue de la part du législateur. En effet, les questions suivantes
semblent appeler une attention particulière:
* Certains additifs sont utilisés pour produire des cigarettes qui délivrent
des niveaux élevés de nicotine « libre », ce qui
augmente le caractère addictif de cette substance. Des composés
ammoniaqués peuvent jouer ce rôle en augmentant l’alcalinité de
la fumée.
* Des additifs sont utilisés pour améliorer le goût de
la fumée de tabac, de manière à rendre le produit plus
attractif aux consommateurs. Bien qu’apparemment inoffensif, l’ajout
d’arômes qui rendent la cigarette plus « attractive » ou
plus « acceptable » constitue en lui-même un sujet de préoccupation.
* Des édulcorants ou du chocolat peuvent rendre les cigarettes plus
acceptables pour des enfants ou pour des personnes qui essaient leur première
cigarette. L’eugénol et le menthol anesthésient la gorge,
de sorte que celui qui fume ne ressent pas l’irritation de la fumée.
* Des additifs tels que le caco peuvent être utilisés pour dilater
les voies respiratoires, permettant à la fumée de pénétrer
plus facilement et plus loin vers les poumons, ce qui expose l’organisme à plus
de nicotine et à des niveaux plus élevés de goudrons.
* Certains additifs sont toxiques ou addictifs, soit par eux-mêmes soit
en association. Lorsque les additifs brûlent, des produits de combustion
se forment qui peuvent être toxiques ou pharmaco-actifs.
* Des additifs sont utilisés pour masquer l’odeur et la visibilité de
la fumée « ambiante » ou « passive » (celle
qui s’échappe latéralement), ce qui rend plus difficile
de s’en protéger, et discrédite l’idée que
fumer en public est un acte anti-social, sans pour autant que les risques réels
de la fumée passive soient diminués.
Réglementation
Le cadre réglementaire existant est basé sur la notion que des
additifs sont utiles pour faciliter l’acceptation par le consommateur
des cigarettes dites « légères » (« low tar »,
faible teneur en goudrons). L’intention était, en facilitant un
changement de consommation en faveur des produits « légers »,
de réaliser des « gains » en termes de santé. On
ne dispose pas de données qui montrent que des additifs sont utilisés
seulement, ou même majoritairement, dans des produits à faibles
teneurs en goudrons. Par contre, il existe aujourd’hui de fortes indications
qui mettent en doute la valeur de ces cigarettes « légères ».
Celles-ci sont généralement associées à des filtres
perforés pour diluer la fumée avec de l’air, mais les fumeurs
prennent l’habitude, consciemment ou non, de boucher les trous et ainsi
de contrôler la dilution de la nicotine dans la fumée. Ou encore,
les fumeurs compensent le manque en fumant plus intensément. Si la raison
d’être de cette réglementation permissive est discréditée,
il faut une nouvelle approche.
Nécessité d’un nouveau cadre réglementaire
Il faut un nouveau cadre réglementaire qui oblige le fabricant à démontrer
que la composition des produits à base de tabac, par exemple l’inclusion
d’additifs, ne conduisent pas à augmenter les effets délétères
du tabac. Dans ces derniers, il faut inclure l’impact des additifs sur
les comportements tabagiques, la fumée passive et les risques d’incendie.
Bien qu’il ne soit pas possible de fabriquer des cigarettes qui ne présentent
pas de danger, il est parfaitement raisonnable de chercher à empêcher
les fabricants de mettre en œuvre des stratégies qui conduisent à augmenter
les dégâts causés par le tabac. Un cadre réglementaire
de ce type pourrait comporter les éléments suivants:
· Information et transparence
Les fabricants devraient être dans l’obligation de faire connaître à une
instance de régulation désignée (au Royaume Uni ce serait
le Department of Health) tous les additifs utilisés dans leurs produits à base
de tabac, produit par produit. Cette approche est déjà en vigueur
dans le Massachusetts, aux USA, et en Colombie Britannique, au Canada.
· Information au public
Ces informations ne devraient pas rester confidentielles, et devraient être
accessibles par le biais de publications, sur l’Internet, ou sur demande
auprès de l’instance de régulation.
· Emballages
Il peut être nécessaire de lister certains additifs comme ingrédients
sur les paquets de tabac. Cette décision est distincte de l’obligation
d’information par d’autres voies: la bonne approche se définira
par une évaluation du bénéfice direct de ces informations
pour le consommateur.
· Information sur les raisons d'ajouter des additifs
Les fabricants de tabac devraient être dans l’obligation de préciser
la raison de l’inclusion d’un additif, ainsi que tout effet secondaire,
qu’il soit ou non recherché.
·Travaux de recherche et publications
Les fabricants de tabac devraient être contraints d’entreprendre
des recherches toxicologiques et pharmacologiques approfondies sur tout additif.
· Les pouvoirs des instances de régulation
L’instance de régulation devrait détenir l’autorité pour
remettre en cause tout produit parmi des 600 additifs actuellement autorisés,
et pour le retirer du marché en attendant que le fabricant soit en mesure
de démontrer qu’aucun effet délétère supplémentaire
ne découle de manière directe ou indirecte de l’utilisation
de cet additif. Si le fabricant n’est pas en mesure de fournir les preuves
nécessaires, (par exemple en raison de restrictions sur l’emploi
d’animaux dans les centres d’expérimentation) il faut appliquer
le principe de précaution et interdire l’additif.
· Une attention particulière aux additifs pharmaco-actifs
Il faut une remise en question automatique de tout additif dont on peut penser
qu’il possède une action pharmacologique directe ou indirecte.
Il faut autoriser un nouvel additif à la seule condition que le fabricant
soit en mesure de démontrer que son utilisation n’aggrave pas
les effets toxiques du tabac et ne produit pas de conséquences négatives
d’une autre nature.
· Autorisation d’additifs essentiels
Le cadre réglementaire doit avoir pour mission d’autoriser les
additifs nécessaires à la fabrication et au stockage des produits à base
de tabac, à condition qu’ils ne présentent pas de risque
pour la santé, mais d’interdire tout additif susceptible d’influencer
le comportement tabagique.
1. Introduction: les produits à base de tabac et les additifs
La cigarette vue comme un dispositif d’administration de
la nicotine
Pour comprendre le rôle des additifs, il faut d’abord savoir comment
fonctionne la cigarette. Le succès durable de l’industrie du tabac
découle directement de la nature addictive de la nicotine et de la consommation
du tabac. Les industriels du tabac ont reconnu les premiers que la cigarette,
qui est commercialisée comme accessoire d’un certain style de
vie, est en fait un dispositif d’administration d’une drogue entraînant
la dépendance. Il y a pléthore de documents émanant de
l’industrie du tabac qui montrent que les produits à base de tabac
remplissent essentiellement le rôle de systèmes sophistiqués
d’administration de la nicotine, mettant en oeuvre une haute technicité.
Pour plus de détails sur ces aspects, se référer au rapport
ASH Tobacco explained (chapitre 2) [1]. En voici deux extraits à titre
d’exemple:<
Philip Morris explique…
« La cigarette doit être considérée non comme un
produit mais comme un emballage ou un dispositif. Le produit c’est la
nicotine. Voyez le paquet de cigarettes comme étant l’étui
qui contient la quantité de nicotine nécessaire pour la journée. … Voyez
la cigarette comme un distributeur d’une dose de nicotine… La fumée
est sans aucun doute le meilleur véhicule de la nicotine, et la cigarette
le meilleur distributeur de fumée.[2] (Philip Morris, 1972)
RJR (RJ Reynolds Tobacco) reconnaît appartenir à l’industrie
pharmaceutique
« D’une certaine façon, il est possible de considérer
que l’industrie du tabac constitue un segment très spécialisé,
hautement ritualisé et stylisé, de l’industrie pharmaceutique ».[3]
(RJR 1972)
L’impact des additifs sur le comportement tabagique
La technologie des additifs est un outil important utilisé par l’industrie
du tabac dans la production de cet "emballage" ou dispositif de distribution
de nicotine. Bien que certaines cigarettes aient été mises sur
le marché comme étant sans additifs, d’après la
déposition orale de JL Pauly, Santa Fe Natural Tobacco Co., la cigarette
américaine contient aujourd’hui environ 10% de son poids en additifs,
principalement sous forme de sucres, d’arômes, et d’humectants
[4]. Mais il existe d’autres additifs, en plus petites quantités,
dont on peut penser qu’ils ont un effet plus fondamental sur le produit.
Les données dont on dispose indiquent que des additifs sont utilisés
par les fabricants pour leur influence sur les effets pharmacologiques de la
nicotine, pour rendre tel ou tel produit plus attractif pour les fumeurs jeunes
en période d'initiation au tabagisme, ou pour masquer le goût
et l’inconfort ponctuel de la fumée.
Le mécanismes de la dépendance et le rôle
subtil des additifs
Au niveau le plus simple, la cigarette permet d’acheminer une dose du
principal produit actif, la nicotine, jusqu’au poumons du fumeur, sous
forme d’un mélange de particules et de gaz formant la fumée.
La nicotine est rapidement absorbée dans le sang en raison de la très
grande surface d’absorption des poumons (ainsi que de la bouche et de
la gorge) et atteint le cerveau en moins de dix secondes. Le récepteurs
du cerveau réagissent à la stimulation de la nicotine en libérant
des substances – de la dopamine et d’autres neurotransmetteurs – qui
procurent au consommateur une sensation décrite comme un « shoot » ou
un « coup de fouet », et qui correspond à l’effet
stimulant de la nicotine. Avec le temps, les récepteurs se conditionnent à recevoir
de la nicotine (c’est la tolérance), et lorsqu’il en est
privé, le fumeur ressent un syndrome de sevrage, qui est, pour beaucoup
d’individus, extrêmement désagréable. Cet impact
pharmacologique et les désagréments du sevrage, en association
avec des facteurs psychiques et sociaux, créent la dépendance
vis à vis des produits à base de tabac. La nicotine est la principale
cause de cette dépendance. Ce rapport démontrera que l’acheminement
de la nicotine vers les récepteurs nicotiniques du cerveau peut être
subtilement influencé par l’utilisation d’additifs.
Les effets délétères du tabagisme
Les particules et les gaz de la fumée de tabac dans laquelle est transportée
la nicotine comprennent des milliers de substances chimiques dont beaucoup
sont toxiques ou cancérigènes. Alors que c’est la nicotine
qui amène les gens à fumer, ce sont d’autres substances
qui sont à l’origine de la plupart des dégâts sur
la santé. Ces autres substances sont souvent regroupées sous
le terme de « goudrons », et elles confèrent l’arôme
et d’autres sensations gustatives. Ces goudrons, ainsi que les gaz qui
résultent de la combustion, comme le monoxyde de carbone, provoquent
des cancers, des maladies coronaires et respiratoires, et bien d’autres
troubles. La législation a tenté de réduire l’exposition
aux goudrons en exigeant une diminution des taux de goudron.
Des cigarettes théoriquement légères
La généralisation de l’utilisation des additifs dans le
tabac est intimement liée aux stratégies visant à réduire
la teneur en goudrons. Le taux de goudrons et de nicotine dans la fumée
sont mesurés par une machine à fumer calibrée qui « fume » la
cigarette avec un volume et une fréquence de bouffées fixes,
les résidus de goudrons et de nicotine étant collectés
sur un filtre pour être ensuite pesés. Plusieurs gouvernements
ont exigé une réduction des taux de goudrons mesurés de
cette manière, dans l’espoir de réduire l’exposition
des fumeurs aux goudrons et donc de réduire les dégâts
liés à la consommation de tabac.
Les cigarettes légères: réalités pratiques
Pratiquement parlant, les cigarettes « légères » ont été produites
en les dotant de filtres, et en prévoyant une ventilation dans les filtres,
et c’est cette dernière caractéristique qui est importante
(Kozlowski et al. 1998) [5]. Des perforations dans le filtre permettent d’aspirer
de l’air, qui dilue la fumée, ce qui réduit la quantité de
goudrons et de résidus de nicotine collectés par la machine de
mesure. Dans les cigarettes affichant le plus faible taux de goudrons, 80%
de la « fumée » est en fait de l’air aspiré par
les perforations de ventilation. Le fait d’assurer cette ventilation
atténue le goût de la fumée, puisque les agents qui déterminent
l’arôme sont dilués par l’air. Toutefois, les fumeurs
ne fument pas comme des machines. Si la fumée est diluée, le
fumeur aura tendance à « compenser » en fumant les cigarettes
légères de manière plus intensive pour arriver à obtenir
une dose de nicotine satisfaisante. Cette compensation peut se faire sous la
forme de bouffées plus fréquentes et plus profondes, ou en bloquant
les perforations, souvent de manière inconsciente. Au total, les fumeurs
qui consomment les produits « légers » ne consomment pas
moins de nicotine (Benowitz et al, 1983 [6], Bates & Jarvis, 1999 [7]).
Une étude de documents issus de l’industrie du tabac conduite
par ASH et l’Imperial Cancer Research Fund (UK) (Low tar: why low tar
cigarettes don’t work and how the tobacco industry fools the smoking
public [8]) fournit de plus amples détails sur l’inefficacité des
cigarettes « légères », ainsi que sur ce que savaient, à ce
sujet, les fabricants de tabac, et ce qu’ils en ont dit sur la place
publique.
Les cigarettes légères et les additifs
L’une des principales justifications de l’adjonction d’arômes
artificiels est le remplacement des arômes perdus par la dilution de
la fumée. En théorie, le but était de faciliter l’adoption
de produits à faibles teneurs en goudrons. Cependant, les bénéfices
attendus en matière de santé de l’arrivée des cigarettes à faibles
teneurs en goudrons ou « légères » n’ont pas été au
rendez-vous. Dans le même temps, un cadre réglementaire extrêmement
flou concernant les additifs a vu le jour. Bien que les consommateurs de produits « légers » puissent
en fait consommer autant de goudrons et de nicotine qu’auparavant, il
leur faudra consommer des volumes plus importants de fumée diluée
pour y parvenir. C’est un peu comme couper le vin avec de l’eau,
on peut s’enivrer, mais il faut en consommer davantage et le goût
est atténué.
2. Rapports du comité scientifique sur les additifs du tabac
Conseil scientifique au gouvernement britannique
En matière de santé et tabagisme, le gouvernement britannique
reçoit des recommandations d’un comité scientifique permanent établi
depuis de longues années. Les recommandations en matière de contrôle
des additifs du tabac ont d’abord été publiées dans
le First Report of the Independent Scientific Committee on Smoking and Health
(ISCSH) en 1975[9]. L’ISCSH a été créé en
1973, principalement pour rédiger les recommandations concernant les
essais sur les substituts du tabac, qui étaient en cours de développement à l’époque.
Ce chapitre passe en revue les conclusions de ce comité au sujet des
additifs du tabac.
Les dispositions en vigueur avant 1970
Avant 1970, l’utilisation d’additifs dans les produits à base
de tabac était interdite en l’absence d’autorisation explicite
des autorités douanières (Commissioners of Customs and Excise,
section 176 du Customs and Excise Act, 1952) Cette autorisation n’était
accordée que dans des limites très strictes, et concernait principalement
les arômes dans des tabacs autres que les cigarettes. L’interdiction
s’appliquait à l’importation de produits à base de
tabac qui contiendraient des additifs et à la production de cigarettes
contenant des additifs et destinées à l’exportation.
2.1. Le premier rapport de l’ISCSH (1975)
La loi de finance votée au Royaume Uni en 1970 a changé la réglementation,
et a prévu la levée de taxes sur les additifs et les substituts
du tabac, ce qui a ouvert la voie à la suppression des restrictions
sur les additifs. Les contrôles sur les matières premières
utilisées dans la fabrication des cigarettes ont finalement disparu
avec la réforme du système fiscal en 1978. Le premier rapport
de l’ISCSH fait état d’inquiétudes quant au risque
que cette loi n’augmente les dangers pour la santé de la consommation
du tabac, et conclut:
«
Il faut trouver d’autres moyens pour parer aux éventuels risques
pour la santé ».
Ces « autres moyens » ont vu le jour sous la forme d’un
accord volontaire entre les fabricants de tabac et le gouvernement britannique
qui prévoyait que les fabricants fournissent le détail des additifs
qu’ils entendaient utiliser. Il était prévu de n’autoriser
que les additifs approuvés par l’ISCSH. En annexe au rapport de
1975 il y avait des recommandations pour les essais et pour l’utilisation
des produits à base de tabac qui contiendraient des additifs. Dans le
second rapport, ces recommandations étaient amendées pour inclure
l’obligation générale d’une étude sur la toxicité aiguë après
inhalation et du recueil de données sur le transfert de tout nouvel
additif dans la fumée.
2.2. Le deuxième rapport de l’ISCSH (1979)
Le deuxième rapport publié par l’ISCSH fait état
des inquiétudes des auteurs concernant l’adjonction éventuelle
dans le tabac de composés «favorisant la dépendance ».
Dans le paragraphe 13 on lit:
«
L’inclusion d’agents d’arôme dans les cigarettes pourrait
ne rien faire pour diminuer l’envie de fumer, et pourrait bien au contraire
la renforcer »[10].
L’industrie du tabac affirme que l’une des fonctions-clés
des additifs est de faire en sorte que les cigarettes « légères » soient
plus attractives. L’ISCSH accepte cette notion, et fait remarquer:
«
Les marques de cigarettes légères ou demi-légères
existantes ne plaisent pas à certains fumeurs, mais si ceux qui fument
des cigarettes fortes pouvaient être amenés à adopter des
produits légers suite à une amélioration de l’acceptabilité par
l’inclusion d’additifs, il serait possible de réduire les
risques du tabagisme. Le Comité reconnaît la valeur potentielle
de ce type d’utilisation des additifs d’arôme. »[11].
Le second rapport de l’ISCSH exprime sa satisfaction au sujet de l’utilisation
d’autres additifs qui n’étaient pas couverts par les recommandations.
Ces additifs comprennent ceux utilisés dans les filtres et les papiers à cigarette,
dans l’enveloppe et les embouts des filtres. Ces additifs pouvaient étaient
utilisés sans en référer au comité scientifique.
Entre 1979 et 1983, le comité a révisé les recommandations
pour inclure une évaluation de « toutes les substances ajoutées
aux composants des produits à base de tabac qui sont destinés à être
brûlés. Ainsi toute substance incorporée dans les papiers à cigarette était
incluse dans les recommandations révisées annexées au
troisième rapport de l’ISCSH.
2.3. Le troisième (1983) et le quatrième (1988) rapport de l’ISCSH
Le troisième rapport de l’ISCSH arrive à la conclusion
que le système de transmission d’information concernant les additifs
fonctionnait bien, et recommande son maintien[12]. Le quatrième rapport,
publié en 1988 arrivait aux mêmes conclusions[13].
2.4. SCOTH (1998)
Il semble que les autorités aient continué d’avaliser
les arguments de l’industrie du tabac concernant la nécessité des
additifs jusqu’à la publication d’un rapport du Scientific
Committee on Tobacco and Health (SCOTH) en 1998. SCOTH affirme:
« Un des effets (des additifs) a été de maintenir le « goût » alors
que les niveaux de goudrons ont été diminués, entraînant
une perte d’arôme naturel. Le côté négatif
de cette tendance a été le maintien de l’attractivité du
produit, qui autrement aurait pu perdre son attrait par l’altération
de son arôme intrinsèque. »[14]
SCOTH, qui a remplacé l’ISCSH, a examiné les recommandations
sur les additifs du tabac et a formulé des suggestions pour les réviser à la
lumière des avancées scientifiques et techniques. Alors que l’ISCSH
exprimait clairement ses réserves en raison de la possibilité que
les additifs puissent faire perdurer la consommation de cigarettes en les rendant
plus attrayantes, la seule recommandation formulée par SCOTH concerne
la nécessité d’un contrôle strict de l’emploi
d’additifs dans le tabac. En pratique, il recommande que le Technical
Advisory Group, qui rend ses rapports à SCOTH, examine régulièrement
les évolutions dans les modalités d’utilisation et dans
les types d’additifs utilisés.
A aucun moment au cours de ces 25 années le Department of Health britannique
ou ses instances de conseil n’ont reçu d’informations indiquant
quels additifs ont été utilisés dans quels produits à base
de tabac. On ne dispose donc d’aucune preuve permettant d’affirmer
que les additifs autorisés ont effectivement été employés
dans des produits « légers », ou de manière plus
large. Il n’y a pas eu non plus de validation de l’hypothèse
d’un bénéfice pour la santé, censé être
assuré par ce cadre législatif libéral accordé aux
additifs du tabac.
2.5. Le « Voluntary Agreement » de 1997 au Royaume Uni
Les additifs existants échappent à l’examen détaillé
L’accord (Voluntary Agreement) de 1997 au Royaume Uni exige des fabricants
de tabac qu’ils fournissent des données, toxicologiques et autres,
pour tout nouvel additif que les fabricants souhaitent ajouter à la
liste des additifs autorisés, mais ce type d’information n’est
pas exigé pour les 600 additifs déjà autorisés.
Champ d’évaluation limité
De plus, même pour de nouveaux additifs, il n’y a aucune exigence
visant à contraindre les fabricants à expliciter le rôle
de l’additif: il est simplement dit qu’il est « souhaitable
que la raison de l’utilisation [de la substance] soit précisée ».
Bien qu’il se puisse que certains additifs soient anodins ou même
bénéfiques, dans le cadre actuel du système d’accord
volontaire il n’y a aucun moyen d’évaluer les avantages
et les inconvénients relatifs de ces substances. Il n’y a aucun
critère clair pour l’autorisation ou l’interdiction d’une
substance dans cet accord. Les critères proposés sont seulement: « les
résultats des tests de toxicité ne sont pas satisfaisants » ou « l’acceptabilité ne
peut pas être évaluée sur la base des informations fournies ».
L’impact sur le comportement tabagique n’est pas évalué.
Une faille dans la législation Européenne
Une dernière faiblesse, fatale, du Voluntary Agreement, est qu’il
est possible de le contourner purement et simplement. La directive 83/189/CEE
stipule que le Department of Health « ne peut pas formuler d’objection » à l’utilisation
d’un additif autorisé dans tout autre état membre, pourvu
que certaines informations spécifiées soient fournies.
Conclusion
Le cadre établi par le UK Voluntary Agreement en 1997 n’est pas
rétrospectif, il est trop étroitement ciblé, et peut être
entièrement esquivé. Il n’offre donc qu’une protection
minime, et peut en fait cautionner des pratiques qui ont des effets délétères
sur la santé humaine.
3. Rehausser l’impact: les additifs à effet
pharmacologique
« Le principal défi technique a été de diminuer
le taux de goudrons dans la cigarette tout en maintenant un niveau de nicotine
acceptable pour le fumeur. »[15] (Farone, W.A. 1996, ancien chercheur
scientifique chez Philip Morris)
3.1. La nicotine sous forme de base libre
Prendre de la nicotine comme de
la cocaïne
Selon les concurrents de Philip Morris, le succès des cigarettes Marlboro
résulte d’une quantité accrue de nicotine « libre » dans
la fumée, en raison d’un pH plus élevé (alcalin)
obtenu par une technique faisant intervenir l’ammoniaque (voir chapitre
3.2.). L’ammoniaque peut accélérer le dégagement
de nicotine « libre » (non liée) accessible au fumeur en
augmentant le pH de la fumée de tabac. Le fumeur consomme alors le produit « pur »,
comme quelqu’un qui fume de la cocaïne purifiée (« freebase » ou « crack »).
Le Dr. Jack E. Henningfield, de la Faculté de Médecine de l'Université Johns
Hopkins, explique l’effet de l’ammoniaque de la manière
suivante:
« La troisième chose que l’on obtient en utilisant des
composés d’ammoniaque, c’est qu’on augmente le pH,
on augmente la quantité de nicotine libre, que le Dr. Rickert a appelé de
la nicotine non-protonisée… Cette forme libre de nicotine, comme
pour la cocaïne, est absorbée plus rapidement, et a un effet plus
explosif sur le système nerveux. L’ammoniaque peut servir à donner
de la cocaïne libre comme de la nicotine libre » (1997)[16].
De la nicotine sous différentes formes
De nombreux documents témoignent que les fabricants de tabacs admettent
que la nicotine existe sous différentes formes.
« La nicotine peut être administrée au fumeur sous
au moins trois formes:
i) sous forme de sels dans la phase particulaire,
ii) libre dans la phase particulaire,
iii) libre dans la phase gazeuse. On pense depuis longtemps que la nicotine
présentée sous les formes ii) et iii) est considérablement
plus « active » (BAT 1984)[17].
« La nicotine est présente dans la fumée sous deux formes,
sous la forme de nicotine libre (pensez ammoniac) et sous la forme de sels
de nicotine (pensez chlorure d’ammonium), et il est à peu près
certain que la nicotine libre est absorbée plus rapidement dans le sang » (BAT
1964)[18].
Augmenter la nicotine libre augmente « l’impact »
Une fois que la relation entre le pH, la nicotine libre, et l’impact
de la nicotine a été établie, la recherche s’y est
intéressée.
« Le but de ce projet est de développer une méthode permettant
d’augmenter le pH de la fumée produite par une cigarette. Une
cigarette avec un faible taux de particules et de nicotine mais avec une fumée à pH
plus élevé produirait relativement plus de nicotine libre dans
la fumée, et par conséquent un impact nicotinique accru. » (Liggett
1974)[19]
Changer la forme chimique de la nicotine en augmente l’impact
Dans un document intitulé « Principes de fabrication de la cigarette
destinés à assurer à RJR une part plus importante du marché des
jeunes consommateurs » RJR évoque le « kick » (impact,
coup de fouet) de la nicotine.
« Tout en maintenant un filtre classique, il est facile d’obtenir « le
kick » ( l’impact) de la nicotine que l’on souhaite par la
régulation du pH. »[20]. (RJR, 1973).
« Le pH est également lié à la rapidité de
l’impact de la nicotine. Avec l’augmentation du pH, la nicotine
change de forme chimique et sera plus rapidement absorbée par l’organisme,
produisant plus rapidement son « impact » sur le fumeur. »[21]
(RJR 1976)
« Lorsqu’une cigarette est fumée, la nicotine se dégage
dans sa forme libre. Sous cette forme, elle est plus facilement absorbée
par les tissus de l’organisme. C’est donc la nicotine qui est associée
avec l’IMPACT, c’est-à-dire que plus les niveaux de nicotine
libre sont élevés, plus fort est l’IMPACT. » [22]
(BAT 1988
Rendre la nicotine plus puissante
« Le fait d’augmenter le pH d’un milieu dans lequel la nicotine
est administrée augmente l’effet physiologique de la nicotine
en augmentant le rapport entre base libre et sel acide, puisque la forme libre
traverse plus facilement les membranes physiologiques. Nous poursuivons cette
recherche dans le but, à terme, de diminuer la quantité globale
de nicotine dans la fumée, tout en augmentant l’effet physiologique
de la nicotine qui subsiste, de manière à ne rien perdre de cet
effet physiologique malgré la réduction de nicotine. » [23]
(Liggett 1971)
La fraction de nicotine libre augmente l’effet physiologique
« Comme la nicotine libre est beaucoup plus active sur le plan physiologique
et agit beaucoup plus rapidement que la nicotine liée, la fumée à pH élevé est
perçue comme étant forte en nicotine. Par conséquent on
peut mesurer au moins partiellement l’effet physiologique d’une
cigarette par la quantité de nicotine libre produite. »[24] (RJR
1973)
Le transfert de nicotine est renforcé à la suite de traitements à l’ammoniaque
Selon BAT, l’adjonction d’ammoniaque a été un choix
technique destiné à améliorer le transfert de la nicotine.
« Les résultats montrent que le traitement à l’ammoniaque
assure une augmentation de la libération des bases en général,
dont une augmentation de 29% pour la nicotine. Ce résultat, et en dépit
de la diminution de la teneur en nicotine et d'une diminution de 10% du poids
de tabac brûlé au moment des bouffées, n’est qu’en
partie dû à une petite diminution de filtration de la nicotine.
En d’autres termes, le transfert de la nicotine est augmenté par
le traitement à l’ammoniaque. » [25] (BAT 1965)
L’emploi « judicieux » d’additifs pour augmenter la
teneur en nicotine basique libre (déprotonisée).
Le fabricant de tabacs américain Lorillard admet que les additifs peuvent
modifier qualitativement la nicotine administrée au fumeur.
« Il faut donc bien comprendre que si l’on doit atteindre les
objectifs en termes d’impact physiologique élevé qui viennent
d’être énoncés, les profils d’arôme et
leur effet sur l’impact physiologique doivent être connus, même
si la mesure de ces perceptions reste hautement subjective… L’emploi
judicieux d’additifs est susceptible d’augmenter le pH de la fumée
produite, ce qui augment les quantités de nicotine libre. » [26]
(Lorillard, 1976)
Des additifs pour augmenter l’impact de la nicotine
L’ammoniaque peut être utilisée pour augmenter le pH de
la fumée et augmenter la quantité de nicotine sous forme « libre »,
par opposition à la forme « liée » (sels de nicotine).
RJR explique:
« Essentiellement, la cigarette est un système conçu pour
administrer de la nicotine au fumeur sous une forme attractive et fonctionnelle.
Dans une fumée au pH « normal », c’est à dire
autour de 6 ou moins, presque toute la nicotine contenue dans cette fumée
est combinée chimiquement à des substances acides, et donc non-volatile,
et absorbée relativement lentement par le fumeur. Lorsque le pH de la
fumée dépasse 6, de plus en plus de la nicotine totale dans la
fumée va se trouver sous forme « libre », une forme volatile
rapidement absorbée par le fumeur: il semble que ce phénomène
soit instantanément perçu par le sujet. »[27] (RJR 1973)
3.2. Les techniques utilisant l’ammoniaque
et l’histoire de la
Marlboro.
L’avènement de la Marlboro – la cigarette qui
se vend le mieux au monde
Selon le mythe, c’est l’homme de la Marlboro qui a fait la cigarette – l’icône à la
mâchoire carrée de l’individualisme à l’Américaine
a pris le public trop crédule dans son lasso et l’a rassemblé dans
l'enclos ("corral") Marlboro. A première vue, on peut penser
que le succès de la Marlboro serait tout à l’honneur des
prouesses de la publicité et de l’iconographie. L’histoire
de la chimie de cette cigarette, cependant, donne un autre éclairage.
Au début des années 1960, Philip Morris était le plus
petit des six principaux fabricants de cigarettes aux USA, et la Winston de
RJR comptait des ventes annuelles presque trois fois plus importantes que la
Marlboro. Dès 1978, il y eut un bouleversement complet de la situation,
la Marlboro devenant la cigarette qui se vendait le mieux au monde: une cigarette
sur cinq vendues de par la planète était une Marlboro, et plus
de la moitié des fumeurs de 17 ans et moins choisissait cette marque.[28]
La quête de « l’âme de la Marlboro » commence
Il n’est guère surprenant que ce développement spectaculaire
de la Marlboro ait suscité des recherches tous azimuts chez les autres
fabricants de tabac. Par le biais d’analyses et d’ingénierie « inverse » sur
des cigarettes Marlboro, les concurrents sont arrivés à la conclusion
que c’était la technologie de l’ammoniaque qui formait « l’âme » de
la Marlboro.
« Philip Morris a commencé à utiliser de l’ammoniaque à partir
de 1965, et cette utilisation a augmenté périodiquement entre
1965 et 1974. Cette période correspond à celle des augmentations
spectaculaires des ventes réalisées par Philip Morris entre 1965
et 1974. »[29] (RJR)
Les techniques utilisant l’ammoniaque sont la clé de
la Marlboro
« Quelle technologie, donc, fait qu’une Marlboro est une Marlboro
? Si l’on considère toutes les technologies mises en œuvre à l’échelle
planétaire par Marlboro, c’est bien celle à base d’ammoniaque
qui reste le facteur-clé. »[30] (B&W 1992)
Les marques qui se vendent bien ont des niveaux élevés
de nicotine libre
Le pH plus élevé des cigarettes Marlboro a contribué à maintenir
le même niveau de nicotine libre que les cigarettes à forte teneur
en goudrons, en dépit d’une réduction des deux tiers de
la teneur globale en goudrons et nicotine – et ceci a contribué également à développer
le « goût standard » de la cigarette américaine, allant
de pair avec l’iconographie du « Marlboro man », quintessence
de l’homme américain.
« Si nos données, nos corrélations et nos conclusions
sont valides, ce qui émerge c’est une cigarette d’un type
assez nouveau, représentée par Marlboro et Kool, avec un fort « impact » nicotinique,
un goût « burley » (costaud), une douceur dans la bouche,
et des sensations plus développées dans la gorge, toutes ces
caractéristiques étant obtenues en grande partie par un pH plus élevé de
la fumée. On peut penser que d’autres marques, qui se vendent également
bien, possèdent certains de ces attributs, et en particulier l’impact
plus important de la nicotine « libre ».» [31] (RJR, 1973)
L’ascension de la Marlboro suit la courbe de l’introduction de
l’ammoniaque
Le graphique montre de quelle manière l’augmentation régulière
des ventes suit la courbe de l’augmentation du pH de cigarettes, qui à son
tour à conduit à l’augmentation de la teneur en nicotine
libre.

Brown and Williamson cherchent à combler le retard
« Il semble que nous disposions du savoir-faire nécessaire pour
développer une cigarette à faible teneur en goudrons mais qui
administre autant de nicotine libre qu’une Marlboro, une Winston ou une
Kent, sans augmenter la quantité totale de nicotine au-delà des
niveaux autorisés pour une cigarette « légère ».
Il y a déjà sur le marché des produits qui assurent un
pourcentage élevé de nicotine libre dans la fumée, à savoir
Merit, Now. » [33] (B&W 1980)
« Il semblerait que la réponse accrue du fumeur soit liée
au fait que la nicotine atteint le cerveau plus rapidement… Sur ces bases,
il semble raisonnable de conclure que cette réponse accrue du fumeur à une
fumée contenant un taux plus élevé de nicotine « assimilable » (ce
qui n’est pas synonyme mais proche de la nicotine basique libre) s’explique
soit par le fait que la nicotine arrive au cerveau sous une forme chimique
nouvelle, soit qu’elle y arrive plus rapidement. »[34] (BAT 1966)
Lien entre le pH élevé de la fumée et de
fortes ventes
Les concurrents ont bien compris le lien qui pouvait exister entre les ventes
de la Marlboro et son alcalinité.
« Le pH des fumées de Kool et Marlboro sont 7,12 et 6,98 respectivement,
ce qui confirme le lien entre un pH élevé de la fumée
et l’augmentation des ventes de cigarettes. »[35] (Lorillard 1973)
« En raison du pH plus élevé de la fumée, la Marlboro
actuelle, malgré une réduction de deux tiers de la teneur en
goudrons et en nicotine au cours des années, est calculée pour
avoir essentiellement la même quantité de nicotine « libre » dans
la fumée que les Winston autrefois. »[36] (RJR 1973)
« Nos données montrent que la fumée de nos marques de
cigarette, ainsi que celle de toutes les marques concurrentes importantes,
a depuis quelques années un pH systématiquement et significativement
moins élevé que celui des Marlboro, et à un moindre degré celui
des Kool…. Tout suggère que le pH relativement élevé des
Marlboro (et les autres produits Philip Morris) et des Kool est délibéré et
contrôlé. Ceci soulève des questions relatives à 1)
l’effet produit par le pH supérieur sur l’impact de la nicotine
et la qualité de la fumée, et donc les performances de marché,
et 2) la manière dont une fumée à pH plus élevé s’obtient. »[37]
(RJR 1973)
3.3. Dissimuler la nicotine en augmentant sa phase gazeuse
L’ammoniaque contribue à contourner les tests fédéraux
américains pour les teneurs en goudrons et en nicotine
L’utilisation de la nicotine « libre » avec ses effets accrus
a permis aux fabricants de cigarettes de « tromper » les outils
de mesure des teneurs en goudrons et en nicotine mis en place par l’US
Federal Trade Commission (FTC). Par le biais d’additifs, ils ont pu développer
des cigarettes pour lesquelles la machine donnait de faibles teneurs en goudrons
mais qui administraient des niveaux élevés de nicotine au consommateur.
« Si l’objectif est défini comme étant une teneur
accrue en nicotine dans la fumée générée par la
cigarette, il semble qu’il n’y ait que deux possibilités:
soit augmenter la teneur en nicotine en valeur absolue, soit augmenter le pH,
ce qui permet d’augmenter la nicotine assimilable par le fumeur sans
en modifier la quantité en valeur absolue. »[38] Lorillard 1976)
Dissimuler la nicotine dans la phase gazeuse
L’instrument de la FTC mesure les niveaux globaux de nicotine solide
et liquide, mais ne mesure pas sa concentration dans la phase gazeuse, là où se
trouve la nicotine « libre ». L’emploi d’additifs a
permis de réduire les teneurs en goudrons et en nicotine obtenues par
les mesures, sans compromettre les effets pharmacologiques – la mention
obligatoire des niveaux de goudrons et de nicotine sur les affichages publicitaires
et sur les emballages de cigarettes faisait état d’une diminution
significative, alors que les fumeurs continuaient à être exposés à des
niveaux élevés d’une drogue à caractère addictif.
Le changement d’état de la nicotine, qui passe d’un état
solide ou liquide à un état gazeux, a pour résultat de
contourner les méthodes de mesure homologuées, puisqu’elles
enregistrent les résidus sur les filtres de l’instrument (la « machine à fumer »).
« L’exemple type c’est que si vous ne prenez pas en compte
la phase gazeuse, si j’augmente le pH et la quantité de gouttelettes
dans la fumée, de manière à transformer une plus grande
partie de la nicotine liquide en gaz, et si par la même occasion ce ne
sont pas les gaz que je mesure, alors en fait on ne mesure pas la part de nicotine
qui arrive dans la phase gazeuse. Ce sont des choses que l’on sait depuis
la fin des années 60 et le début des années 70. »[39]
(Farrone W.A. 6/12/97)
On fait mine de réduire la teneur en nicotine, mais « la vente
continue »
L’augmentation de la fraction de nicotine libre, qui correspond à un
changement qualitatif dans l’état chimique de la nicotine, signifie
que l’on peut obtenir le même impact avec moins de nicotine. Autrement
dit, il peut y avoir une réduction apparente de l’impact pharmacologique
sans que celle-ci soit réelle.
« La quantité de nicotine en phase gazeuse peut être modifiée
en changeant le pH de a fumée. Il est donc très facile d’obtenir
deux cigarettes qui libèrent la même quantité de nicotine
(selon les mesures du filtre Cambridge, la norme FTC) mais qui seront faciles à différencier
sur le plan sensoriel de l’impact, puisque l’acidité de
la fumée, et donc de la quantité de nicotine en phase gazeuse,
n’est pas du tout la même. »[40] (B1W 1984)
3.4. D’autres additifs susceptibles d’augmenter les effets de
la nicotine
Les recherches sur d’autres substances possédant
des effets
pharmacologiques
Bien que, dans les documents étudiés, l’ammoniaque semble
bien être le principal outil chimique utilisé pour augmenter les
effets de la nicotine, d’autres additifs ayant des effets similaires
sont actuellement utilisés, et d’autres encore font l’objet
de recherches. Il s’agit en particulier de l’acétaldéhyde,
de l’acide lévulinique, de la théobromine et de la glycyrrhizine.
Bien que ces substances soient décrites par les fabricants comme des
adoucisseurs ou des « rehausseurs d’arôme », il semble
qu’elles soient toutes destinées à assurer un rôle
pharmacologique par le contrôle des niveaux d’absorption de la
nicotine et/ou de son mode d’administration au consommateur.
Des interactions synergiques
Au cours de son témoignage dans les récentes affaires de justice,
W.A. Farone a noté que
« les interactions [entre les additifs et la nicotine] peuvent expliquer
la différence entre la difficulté à renoncer à la
pipe ou aux cigares, et la difficulté à renoncer aux cigarettes. »[41]
Farone W.A. 1997)
3.4.1. L’acétaldéhyde
L’acétaldéhyde est produit par la combustion de sucres
(l’additif le plus courant dans les tabacs)[42]. Les chercheurs de l’industrie
du tabac se doutaient que l’acétaldéhyde pouvait augmenter
les effets addictifs de la nicotine. Victor J. DeNoble, cadre de recherche
chez Philip Morris, a initié des recherches au début des années
80 pour explorer les effets comportementaux de la nicotine et de l’acétaldéhyde
sur des rats. Il a constaté que ces deux produits agissent de manière
synergique, augmentant le pouvoir addictif de la nicotine. Les rapports de
DeNoble pour Philip Morris révèlent le potentiel de l’acétaldéhyde
dans ce rôle:
« On peut résumer les résultats de la manière suivante:
1. L’acétaldéhyde joue effectivement un rôle de renforcement
positif chez les rats. 2. L’acétaldéhyde, à doses égales à celles
de la nicotine est plus efficace que celle-ci pour entretenir le comportement
d’auto-administration. 3. Le système opioïde endogène
n’est pas impliqué dans le maintien de l’auto-administration
de l’acétaldéhyde, et 4. Des combinaisons de nicotine et
d’acétaldéhyde produisent des effets plus qu'additifs en
ce qui concerne l'auto-administration. »[43] (PM)
« L’acétaldéhyde seul a maintenu le comportement
d’auto-administration chez les rats à une fréquence plus élevée
que pour de la nicotine à des doses en mg/kg égales. Ceci reste
cohérent avec d’autres observations faites dans le même
laboratoire. » [44] (Philip Morris 1983)
« Dans l’ensemble, l’impact de l’acétaldéhyde
sur les EEG (électro-encéphalogrammes) était similaire à celui
de la nicotine. » [45] (PM 1983)
« DeNoble a détecté un effet synergique ou « additif » en
utilisant des combinaisons acétaldéhyde/nicotine. Cette expérience
a été étendue, avec un protocole légèrement
différent mais acceptable, dans lequel chaque rat consommait des doses
en dessous de l’équivalent d’une cigarette (8 µg/kg/dose),
et DeNoble a pu de nouveau constater un effet synergique entre l’acétaldéhyde
et la nicotine. »[46] (PM 1982)
A la suite de cette découverte, DeNoble et son équipe ont reçu
l’ordre de trouver le rapport optimal entre les deux composés.
Selon le témoignage de DeNoble, une fois que la société avait
trouvé ce rapport optimal pour déterminer la dépendance,
les niveaux de sucres dans les cigarettes Marlboro ont été augmentés
pour obtenir l’augmentation nécessaire des niveaux d’acétaldéhyde.
« Comment ont-ils fait ? C’est très simple, ils ont ajouté des
sucres, parce que lorsqu’on brûle du sucre on forme de l’acétaldéhyde.
Maintenant on peut se poser la question suivante: si les fabricants de tabac
réduisent les teneurs en acétaldéhyde comme l’affirme
Philip Morris, pourquoi est-ce que Marlboro a augmenté les niveaux d’acétaldéhyde
de 40% dans l’espace de 10 ans, et pourquoi cette augmentation est-elle
maintenue aujourd’hui ? » [47] DeNoble, déposition verbale
1997)
3.4.2. L’acide lévulinique
Si on ajoute de la nicotine pure au tabac il s’ensuit deux effets indésirables.
D’abord cela rend la fumée plus âcre et plus difficile à fumer,
et deuxièmement cela donnera un résultat de mesure FTC plus élevé.
RJR a breveté une méthode pour contourner ce problème,
en utilisant un sel constitué de nicotine et d’un acide organique
(par exemple le lévulinate de nicotine) ce qui augmente l’impact
de la nicotine tout en maintenant les goudrons et la nicotine à des
taux faibles sur les mesures FTC.
L’emploi de sels organiques pour masquer l’agressivité de
la nicotine
« Il serait souhaitable de produire une cigarette ultralégère
en matière de goudrons, apte à fournir un tabac doté d'un
goût, d'une force et d'une satisfaction du consommateur égaux à celui
des cigarettes à plein arôme et faible taux de goudrons (full
flavour low tar), sans pour autant qu'elles soient perçues comme trop âcres
ou irritantes Il serait également souhaitable de produire une cigarette à plein
arôme et faible taux de goudrons (full flavour low tar) avec les caractéristiques
de goût, de force, et de satisfaction d’une cigarette « full
flavour » (normale), sans qu’elle soit perçue comme agressive
ou irritante. Les cigarettes dans lesquelles on incorpore un sel tel que le
lévulinate de nicotine donnent des mesures FTC faibles pour le rapport
goudron/nicotine, tout en assurant les caractéristiques suivantes:
i) un goût doux, acceptable et aromatique,
ii) une satisfaction du consommateur. Ces cigarettes ne sont ni âcres
ni irritantes, et ne présentent pas de goût désagréable
ou étranger au tabac. »
Brevet n°4,830,028. Les sels issus de la nicotine et d’acides organiques
comme additifs de la cigarette, RJR, 16 mai 1989.
RJR entreprend des recherches pour favoriser la liaison
Sous le titre « Amélioration des liaisons entre la nicotine et
les récepteurs nicotiniques par l’utilisation de lévulinate
de nicotine et l’acide lévulinique », le document suivant
montre comment l’acide lévulinique augmente les effets de la nicotine.
« Le lévulinate de nicotine et l’acide lévulinique
augmentent de manière significative les quantités de L-(3H)-nicotine
(nicotine marquée radioactivement) liée au récepteurs
nicotiniques dans le cerveau des rats. L’augmentation observée
varie entre 20 et 50%, avec une moyenne autour de 30%. La quantité totale
de nicotine marquée par des isotopes fixée sur les récepteurs était
au-dessus du niveau qu’on pourrait s’attendre à trouver
en cas de fixation sur les seuls récepteurs à forte affinité.
L’effet maximal, qui a été observé à des
concentrations de lévulinate de nicotine et d’acide lévulinique
de la gamme nanomolaire basse est inversé à des concentrations
plus élevées. Un modèle informatique a été développé et
testé à partir de ces résultats. Selon ce modèle,
l’acide lévulinique se fixe sur un site allostérique sur
une catégorie de récepteurs à faible affinité,
et augmente l’affinité de ces récepteurs à l’égard
de la nicotine. A des concentrations plus fortes, cet effet est inversé par
ce même acide lévulinique, étant donné qu’il
a également une affinité modérée pour les sites
de fixation de la nicotine. »[48] (RJR 1989)
« L’acide lévulinique (acide 4-oxopentanoïque) est
d’abord une produit résultant de la dégradation de l’amidon,
du sucre de canne, ou de matériaux contenant de la cellulose. »[49]
(RJR 1989)
Existe-t-il d’autres composés qui contribuent à fixer
la nicotine sur les récepteurs ?
Le même document, s’agissant peut-être d’autres recherches:
« De même, il a été démontré qu’il
existe des composés qui améliorent la fixation de la nicotine
sur récepteurs du cerveau. »[50] (RJR 1989)
Les citations ci-dessus montrent l’étendue des possibilités
de manipulation des propriétés chimiques de la fumée et
des paramètres de la dépendance à la nicotine. Le lévulinate
de nicotine et l’acide lévulinique modifient la chimie du cerveau
lui-même de manière à le rendre plus réceptif à la
nicotine.
3.4.3. Le cacao et la théobromine
Le cacao est très largement utilisé comme additif: il contient
des alcaloïdes qui peuvent modifier les effets de la nicotine, et qui
peuvent à leur tour avoir un effet pharmacologique. Le cacao contient également
environ 1% de théobromine, un broncho-dilatateur, qui favorise la dilatation
des voies respiratoires et facilite l’inspiration de la fumée
et donc l'absorption de la nicotine.
Les citations qui suivent sont tirées de documents scientifiques et
médicaux détenus par Philip Morris:
« La théobromine: principal alcaloïde contenu dans la fève
de cacao, qui en contient entre 1,5 et 3%….. a un effet broncho-dilatateur
chez les asthmatiques. »[51]
« L’effet de broncho-dilatation d’une dose de 10mg de théobromine
a été comparé à celui d’une dose de 5mg de
théophylline chez de jeunes patients asthmatiques…. Dans cette étude à dose
unique, l’effet de broncho-dilatation produit par la théobromine était
cliniquement et statistiquement significatif…une amélioration
a été notée pour tous les tests de la fonction pulmonaire
après ingestion de théobromine ou de théophylline. »[52]
Il faut noter que le terme « amélioration » fait référence à une
dilatation significative des voies respiratoires à l’intérieur
des poumons du fumeur.
3.4.4. La glycyrrhizine
Cette substance est l’un des composants de la réglisse, qui est
un autre additif couramment utilisé, elle a également un effet
broncho-dilatateur.
« Quelle est l’action d’un broncho-dilatateur ? Il facilite
l’inhalation, et par conséquent si vous avez du mal à aspirer
la fumée dans vos poumons, un broncho-dilatateur sera une bonne chose.
On m’a demandé récemment si je savais si la glycyrrhizine
administrée [dans la fumée] est dégagée à des
concentrations suffisantes pour provoquer cet effet. Je ne connais pas la réponse à cette
question. Il serait intéressant de savoir si l’industrie du tabac
a fait des études à ce sujet. Si oui, il semble bien que ce soit
le genre d’information à partager, en lien avec la question des
ingrédients. Ceci dit, cependant, on sait que cela peut se produire,
c’est effectivement un broncho-dilatateur. Il y a une très forte
probabilité dans ce sens, mais il faudrait des études. »[53]
(Farone WA 1997)
3.4.5. La pyridine
Une déposition de WA Farone, ancien employé de Philip Morris, évoque
l’impact possible de l’ajout aux cigarettes d’alcaloïdes
autres que la nicotine:
« On a tendance à ne penser qu’à la nicotine, mais
il faut se rappeler que le tabac contient d’autres alcaloïdes. A
titre d’exemple, j’ai ici un livre très ancien sur la pharmacie
et la thérapeutique. Il a été écrit en 1894 et
publié en 1895, et j’aimerais vous lire juste un petit passage.
C’est dans le chapitre sur le tabac, et voici ce que l’on lit: « Il
contient un alcaloïde alimentaire très puissant et très
toxique, la nicotine ». Plus loin, il poursuit: « sa combustion
dégage plusieurs produits dont la pyridine et ses composés qui
produisent les mêmes effets que la nicotine mais avec une sévérité moindre ».
Nous voilà donc en 1894, et l’on sait parfaitement que la pyridine
agit comme la nicotine au moins dans une certaine mesure, et si vous allez
voir dans un livre moderne, vous allez vous apercevoir que c’est un dépresseur
du système nerveux central, tout comme la nicotine. Donc si j’ajoute
de la pyridine, soit à l’état de pyridine pure, soit contenue
dans un composé chimique qui, une fois brûlé ou pyrolysé,
se convertit en pyridine, j’augmente la quantité de pyridine que
le fumeur absorbe, et en associant la pyridine à la nicotine j’augmente
l’effet total sur le système nerveux central. Il devient alors
extrêmement important pour nous de comprendre les interactions entre
les additifs et les ingrédients, et ce qui en résulte sur les
phénomènes pharmacologiques déterminés par la nicotine. »[54]
(Farone WA 1997)
Le rapport BAT cité ci-dessous explore l’absorption de la pyridine
et sa synergie avec la nicotine. Bien que le rapport affirme que les niveaux
de pyridine dans la fumée de tabac ont « peu de chances » d’être
suffisamment élevés pour provoquer un effet quelconque, on peut
difficilement déterminer, faute d’informations publiées,
si les niveaux actuels de pyridine [dans les produits] sont suffisants pour
entraîner un effet pharmacologique.
« Dans les zones périphériques, c’est à dire
dans les tissus autre que le cerveau, la pyridine et la nicotine agissent de
manière synergique, soit par stimulation des récepteurs de la
nicotine, soit par d’autres mécanismes. »[55] (BAT)
« Dans le système nerveux central, la pyridine et la nicotine
produisent des effets antagonistes, la nicotine étant un stimulant et
la pyridine un dépresseur. »[56] (BAT)
« ….Ceci indique que la pyridine produit cet effet en stimulant
un récepteur de la nicotine à ce niveau. »[57] (BAT)
« Discussion de l’interaction de la pyridine avec la nicotine:
Il semblerait qu’il y ait, dans la majorité des cas, un effet
additif de la pyridine et de la nicotine. Il importe peu que les deux agents
produisent leur effet par des mécanismes différents, comme c’est
le cas de leur effet sur le rythme cardiaque.
Cette conclusion semble s’appliquer aux effets périphériques,
mais comme on le voit dans le chapitre concernant les effets sur le système
nerveux central de la pyridine, ainsi que dans les résultats des tests
de toxicité sur des souris et des rats dans le chapitre sur l’absorption,
la pyridine et la nicotine produisent des effets opposés sur le cerveau,
et sont donc antagonistes. »[58] (BAT)
4. Masquer le goût et les effets immédiats du tabac
Une cigarette « améliorée » est-elle
souhaitable ?
Les produits à base de tabac bénéficient de larges dérogations
dans la législation visant la protection du consommateur et la responsabilité pénale,
ceci en raison d’un accident de l’histoire. Le tabac est le seul
produit de consommation qui peut entraîner la maladie et la mort lorsqu’il
est utilisé comme le préconisent ses fabricants. En raison de
ce statut unique et anormal, les additifs des produits à base de tabac
présentent un problème « philosophique » peu commun.
Pour la plupart des produits, l’emploi d’additifs à des
fins « d’amélioration » du produit n’entraîne
pas de conséquences nocives parce qu’il n’entraîne
qu’une augmentation modeste de la consommation du produit. Par contre,
si on améliore le goût de la fumée de cigarette, il se
peut que davantage d’individus soient amenés à commencer à fumer, à continuer à fumer,
ou à ne pas renoncer à fumer. Le rapport SCOTH de 1998 évoque
ce souci:
« L’une des conséquences [des additifs] a été le
maintien du « goût » alors que les teneurs en goudron baissaient,
diminuant par la même occasion l’arôme naturel. Le coté négatif
de ce phénomène a été d’entretenir l’attrait
d’un produit qui, autrement, aurait pu devenir inacceptable parce que
son arôme était dénaturé. »[59]
Il faut des additifs pour modifier le goût de la nicotine
Un ancien employé Philip Morris explique dans sa déposition
l’une des principales fonctions des additifs d’arôme.
« On sait très bien que l’âcreté et l'amertume
de la nicotine seule ne sont pas acceptables dans une cigarette. Il y a des
bases scientifiques solides pour affirmer à la fois le besoin d’inclure
de la nicotine dans les produits, et la nécessité d’en
modifier le goût pour rendre son administration plus acceptable pour
le fumeur. »[60] (Farone, WA, ancien employé Philip Morris, 1996)
L’additif le plus important en volume est le sucre – environ trois
pour cent du poids total – et il est utilisé pour masquer le goût
peu acceptable de la nicotine. Le fait de choisir une marque de cigarettes
adoucies ou aromatisées permet aux fumeurs d’inhaler davantage
de fumée, ce qui permet de s’assurer qu’ils absorbent la
quantité voulue de nicotine. Plus de 80% des fumeurs commencent à fumer
avant l’âge de 18 ans, et ce phénomène est connu
de l’industrie du tabac, et ciblé dans la production et dans les
stratégies de marketing.[61] L’utilisation de sucres, de miel,
de réglisse, de cacao, de chocolat et d’autres arômes rendent
les cigarettes plus acceptables et leur confèrent un plus grand attrait,
en particulier pour les enfants et les jeunes.
« Il est certain que les arômes affectent les comportements à l’égard
du tabac»
« N’est-ce pas l’arôme qui distingue la marque, et
qui fait que certaines marques de cigarettes se vendent mieux que d’autres
? Le marché constitue une des plus fortes preuves que les arômes
influencent effectivement les comportements tabagiques. »[62] (Farone
WA 1996)
L’emploi d’additifs pour remplacer les arômes
perdus
La réduction des niveaux de g3.2oudrons comme tentative de désamorçage
des graves inquiétudes sanitaires, a posé de gros problèmes
aux fabricants: le goudron confère un goût fort et une sensation
en bouche, masquant l’âcreté et l’amertume du goût
de la nicotine – peu acceptable par les fumeurs novices, et peu confortable
pour les fumeurs habitués. La réponse a été l’emploi
d’additifs pour jouer le rôle des goudrons manquants.
« Le concept Merit (ndt: marque de cigarettes) d’utilisation de
technologies d’arôme pour contourner le problème des goudrons
en utilisant des additifs aromatiques à la place des arômes du
goudron est peut être le meilleur compromis entre la demande pour, d’un
côté, un produit à fort arôme et/ou à fort
impact physiologique, et/ou à forte satisfaction nicotinique, et de
l’autre un produit à faibles taux de goudrons et de nicotine. »[63]
(Lorillard 1976)
Les additifs sont multifonctionnels
Un document BAT donne quelques indications sur la fonction des additifs du
tabac. Quatre des sept motifs d’inclusion d’additifs concernent
le fait de masquer le goût du tabac.
« Le rôle des additifs aromatiques du tabac. Des additifs aromatiques
de toutes sortes prennent de l’importance dans les stratégies
de fabrication, ceci pour un certain nombre de raisons. Les additifs peuvent être
nécessaires:
1. pour conférer à un produit une spécificité permettant
de le vendre
2. pour modifier les caractéristiques sensorielles des marques bas de
gamme, en particulier si le gouvernement ou les contraintes économiques
imposent de se passer de matériaux de qualité dans la fabrication.
3. pour obtenir une qualité de produit satisfaisante dans des situations
où les effets de comparaison commerciale influent sur la conception
technique du produit
4. pour contrer l’effet sur la qualité de la fumée de l’inclusion
de matériaux synthétiques dans certaines marques
5. pour maintenir le caractère propre de la marque
6. pour améliorer la qualité de consommation d’une marque
existante
7. pour améliorer les caractéristiques de la fumée dans
l'air ambiant »[64] (BAT)
Ajouter de l’ammoniaque qui réagit avec le sucre pour donner
une fumée plus « douce ».
Les fabricants concurrents étaient obsédés par le succès
de la Marlboro, et ils ont mené d’innombrables explorations pour
en découvrir le secret. Il en a été question plus haut.
Ce qu’ils ont mis à jour, c’était une cigarette bourrée
d’additifs.
« Le procédé à base d’ammoniaque de Philip
Morris est bien plus qu’un simple ajout d’ammoniaque, qui donne
d'autres résultats. Ils ont trouvé le moyen d’en amener
une grande partie à réagir avec les constituants du tabac de
manière à ce que de la pectine soit produite, et que se forment
simultanément des produits d’une réaction sucre-ammoniaque
qui contribuent à produire une fumée douce à l’arôme
naturel. »[65] (BAT 1985)
Les additifs permettent à Philip Morris d’utiliser
des tabacs moins chers
« Les gens de PM affirment souvent publiquement que les additifs sont
importants pour maîtriser la composition chimique et le goût de
la fumée. On a entendu leurs acheteurs de tabac dire que les additifs
sont un des facteurs qui leur permettent d’acheter des tabacs moins chers.
Les produits d’enrobage ("casings") sont un véhicule
de choix pour mettre en oeuvre de tels additifs. »[66] (BAT 1985)
« L’utilisation très répandue de sucres dans les
substances d’imprégnation [du tabac] (adoptés à l’origine
pour des raisons d’acceptabilité par le fumeur) ainsi que le fait
que la plupart des marques qui ont été plébiscitées
par les consommateurs contiennent des quantités non négligeables
de sucres, conduit certainement à penser que le taux de sucres est un
facteur de qualité important. »[67] (BAT 1963)
La réglisse renforce le goût sucré du tabac
Selon BAT:
« Bien que chaque fabricant de tabac garde précieusement les
secrets de ses formulations d’imprégnation (et d’arômes),
on sait que ces produits contiennent souvent du sucre, de la réglisse,
du cacao ou de la liqueur de chocolat, et parfois des extraits naturels. Parmi
ces produits, la réglisse mérite une mention particulière.
Tout comme le sucre est utilisé dans les produits d’imprégnation
du tabac pour adoucir et rendre la fumée plus suave, la réglisse
est utilisée comme additif pour adoucir les produits à base de
tabac. Le goût de la réglisse pour le fumeur est suave et sucré,
rappelle la fumée de bois, ce qui améliore considérablement
le produit final lorsque des dosages appropriés sont utilisés. »[68]
(BAT)
Les additifs peuvent être utilisés pour rehausser ou effacer
l’arôme
« L’utilisation plus fréquente de tabacs « reconstitués » présente
deux problèmes importants pour l'industrie des arômes. Les tiges
ont un fort taux de nicotine. Vous avez un autre problème avec ces tabacs
que vous n’avez pas avec les tabacs sélectionnés. Les tabacs
reconstitués ont au départ des caractéristiques défavorables.
Donc vous avez un problème double. Il vous faut supprimer un mauvais
goût et neutraliser l’agressivité, et il vous faut aussi
restituer un bon arôme. Donc dans certains cas on fabrique des « suppresseurs » -
des arômes qui en fait neutralisent et diminuent un goût indésirable.
Et par dessus il faut ajouter des arômes pour amener le produit à un
niveau acceptable. L’un efface, l’autre réécrit. »[69]
(Tobacco Reporter 1979)
Le chocolat produit une meilleure sensation en bouche
« La feuille de tabac en elle-même n’est pas suffisante.
Donc ce qu’on fait c’est essayer « d’arrondir l'âpreté ».
On essaie des nuances de chocolat, par exemple, cela donne une meilleure sensation
lorsque la fumée arrive en bouche, c’est pour cela qu’on
inclut ces additifs. »[70] (Tobacco Reporter 1979)
« Pour ce qui est de la réglisse, l’effet de « lissage » est
probablement dû à la glycyrrhizine, dont on connaît les
propriétés thérapeutiques anti-inflammatoires. »[71]
(BAT 1963)
La glycyrrhizine est un anti-inflammatoire efficace ; c’est aussi un
broncho-dilatateur et un cancérigène lors de la combustion.[72]
Le beurre de cacao réduit l’âcreté de
la fumée
« Bien qu’ils ne soient pas concluants, les résultats présentés
ici semblent confirmer que le fait de traiter le tabac avec du beurre de cacao
réduit l’âcreté de la fumée. »[73] (BAT
1967)
BAT ajoute environ 1'250 tonnes de cacao par an à ses cigarettes.
« J’ai consulté toutes les succursales, et d’après
les réponses, je considère que la Société utilise
environ 1,25 millions de kilos de cacao par an dans ses produits à base
de tabac. »[74] (BAT 1978)
4.1. Les additifs et les cigarettes « légères » (low-tar).
Les cigarettes dites « légères » (low-tar)
sans additifs ont un faible attrait
« Les cigarettes légères sont largement perçues
comme n’ayant pas un niveau acceptable d’arôme. L’attention
se porte de plus en plus sur de nouvelles méthodes d’incorporation
d’arômes dans les cigarettes de manière à rétablir
un niveau d’arôme acceptable. »[75] (BAT 1982)
« Au fur et à mesure que l’on essaie d’abaisser les
niveaux de goudrons et de nicotine, des agents d’arôme deviennent
nécessaires pour rétablir les qualités aromatiques. »[76]
(Tobacco Reporter 1979)
« Les fabricants de tabac cherchent à incorporer dans les cigarettes « légères » (low-delivery)
des éléments qui permettraient de compenser la perte d’arôme,
et de rétablir en partie les niveaux d’arôme d’un
produit fort (high-delivery). »[77] (Tobacco Reporter 1979)
L’éthique en cause…
Bien que la perte de goût ait été une source de préoccupation,
la priorité a été de s’assurer que le fumeur continue
de recevoir de la nicotine en quantité suffisante.
« Les filtres « à compensation » (ou contournables):
Objectif stratégique: permettre aux fumeurs d'obtenir plus facilement
ce qu’ils recherchent dans la cigarette. Pratiquement, cela correspond à un
filtre qui permette au fumeur de compenser, et cela implique un ratio goût/goudron élevé.
Contraintes: est-ce que cette stratégie est éthique ? »[78]
(BAT 1985)
Ceci revient à dire que la cigarette est conçue pour permettre
au fumeur de consommer un niveau de goudrons et de nicotine bien supérieur à celui
enregistré par les mesures réglementaires, effectuées
par des machines à fumer.
4.2. L'impact des premières bouffées
La cigarette est conçue en fonction des vulnérabilités
du fumeur
BAT utilise les additifs et la conception technique des cigarettes pour répondre
aux désirs, pour une grande part inconscients, du fumeur en matière
de consommation. La toute première bouffée d’une cigarette
peut être manipulée techniquement pour avoir le plus gros impact – ce
qui à la fois soulage les symptômes de la privation de nicotine
et donne un goût plus agréable.
« L'impact des premières bouffées.
Objectif stratégique: dans une cigarette, améliorer le goût
et l’arôme des premières bouffées.
Cela part du principe qu’il est probable que les fumeurs forment leur
opinion de la qualité de la cigarette au cours des toutes premières
bouffées. On pense que le « besoin » de fumer est au plus
fort lorsqu’on allume la cigarette. »[79] (BAT 1985)